LASTIME

Publié le par MLB

LASTIME
le dernier jour, encore
 
 
 
 
 
 
 
 
PAUL FREVAL
 
 
 
Nikolas Peter s’injecta 20mg de Lastime. Il le prit soigneusement dans l’appartement vide de son ami Karl. Les baies vitrées, à travers elle New Town, la petite lampe vers le bras, la pompe étonnante de puissance symbolique, il n’était plus question de paysage, de vue. Nikolas Peter avait décidé de vivre l’expérience du dernier jour. La dose injectée correspondait à une mort nette dans les vingt OU vingt et une heures. Il pensa longuement cette heure de flottement, la savourait. Il s’était arrêté dans la salle où Karl avait entassé les cartons de son départ et prit celui contenant les textes de leur revue, il le leva pour seulement en soutenir le poids, en mesurer la consistance. Il le lâcha : « New Town, nouvelle ville, nouvelle vie… ».
Il pouvait revenir en arrière. Le Lastime avait son antagoniste, mais Nikolas Peter avait pris soin de ne pas s’informer. Il  avait coupé cours au propos du docteur Muse quand celui-ci, en douceur, avait lancé : « vous savez que vous pouvez, si vous le voulez… ».

Nikolas Peter ne voulait justement plus rien. Il sortit pour la dernière fois. Horreur de la planification, il n’avait rien prévu, rien, pas le temps de voir venir. Le temps : une catégorie saturée qui n’avait plus sens. Il alla voir une femme à vendre au coin de Burger Street.

 

 

 

 

 

_« Est-ce que je peux vous offrir un verre ? »

 

 

 

 

 

_ « Oui. Oui vous pouvez. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nikolas n’y avait pas cru tout de suite. Il attendait un refus, autrefois, une pute lui aurait tout refusé. Ils allèrent ensemble vers un endroit qu’elle choisi. « Je vous suis » chuchotât-t-il.

 

 

 

 

 

Ils croisèrent d’autres filles : c’était les plus belles de dehors. D’anciens mannequins que le marché du cybersex avait relégué à la rue, de jeunes européennes, des étudiantes qui payaient leurs études, des actrices porno victimes des même causes que les mannequins, de jeunes cubaines, des indiennes, des asiatiques, à chaque fois plus belles, à chaque fois plus tristes, toujours loin de tout.

 

 

 

 

Ils croisèrent Sarha, la fille du Museum, qu’il avait aimé sans retour. Ils croisèrent Nathalia qui l’avait aimé sans retour. Nikolas avait la certitude d’avoir atteint un point du monde, une situation de basculement. Il avait la sensation de l’imminence de l’avènement d’une échéance.

 

 

 

 

Face à la devanture du Please, il s’arrêta net, il regarda une fille qui s’y tenait, appuyée contre le mur:

 

 

 

 

_« Comment t’appelles –tu ? ». Elle se mit à rire de manière étrange.

 

 

 

 

_« Mais Nikolas, tu me le demandes tout les soirs ». Alors il se pensa mort, idiot ou fou. Au choix. Il pensa à Sartre aussi, à sa figure, à Hugo, son seul véritable héros.

 

 

 

 

_« Je voudrais deux femmes cette nuit Lisa. Toi et celle que tu veux. »

 

Ils entrèrent. Il entra galamment. Il regarda le postérieur de Liza. Il y avait une chanson de Serge Lama qui s’achevait, Michel Sardou pris le relais. Nikolas alla voir le DJ, lui demanda :

 

 

 

_« Vous allez bien, vous êtes sûr, c’est une soirée à thème ? Il vous faudrait des vacances, un peu de repos », puis il rejoignit un groupe attablé où Lisa rayonnait.

 

 

 

Le DJ, Fred Colupa, suivit du regard Nikolas, puis lâcha prise en enchaînant sur un air de Wagner, au micro il lança :

 

 

 

_« C’est pour Nikolas Peter qui nous rend visite ce soir, qui nous revient de France ! ». Nikolas tomba sur un siège entre Liza et Paul.

 

 

 

_« Le plus surprenant, fit Paul, je vous jure, c’est l’humilité de chaque spectateur, je vous jure, plus on avance, plus on voit ça, j’en parlais avec le conseiller à la culture hier, il se l’expliquait par la place un peu …incertaine de l’art aujourd’hui, il me le disait franchement, est-ce que l’argent était la seule ressource aujourd’hui, peut-on faire sans. Il arrive à un paradoxe que je partage, l’art est devenu gratuit.

 

 

 

Stephen doutait :

 

 

 

_« Oui, je l’ai pensé à un moment, mais c’est pas important ça Paul. Qu’est ce que ça peut faire, on a tous de l’argent, on part en voyage quand on veut, on loue les plus beaux lofts, regarde l’appartement de Karl : acheté avec un traitement de texte et trois pinceaux.

 

 

 

_ Karl a quitté le pays après le hold-up, tu le sais, il ne vivait pas de la revue, il claquait tout aussitôt, il est parti se mettre au vert et a préparé autre chose pour sa dette…Comme la dernière fois, il paiera sa caution, remboursera les dégâts… Alors moi, je dis que c’est l’argent qui tient tout ça ».

 

On en aurait donc jamais fini, pensa Nikolas, on parlerait de Marx jusqu’au bout, à y bien regarder. Lassé de tout, il regarda la montre sur le bras de Liza, il lui restait dix heures, ou onze. Et si il flippait ?Si il lâchait tout ? Dix heures pour retrouver le docteur Muse. Il connaissait son cabinet.A cette heure-ci : non; mais demain matin, peut-être demain matin, oui ! Il serait là demain matin. Il releva les yeux du poignet jusqu’au bras, puis à la poitrine de Liza : ah, qu’elle était belle ! Plus belle que la plus belle femme du monde.

 

 

C’était un groupe, une tribu éphémère, et Nikolas voulait prendre racine, planter son corps dans la chair du monde, sa terre, s’ensevelir dans la plénitude et la vérité de toute chose.

 

 

_« Ce monde m’emmerde chuchota-t-il à Paul, vraiment, j’en ai marre, je me fait chier, royalement, et je crois qu’on est beaucoup comme ça. On fait quand même je me dis parti d’une minorité, c’est sur je me dis, une minorité de clampins, est-ce que tu souffres toi Paul, tu sais je ne t’aime pas beaucoup, tu tournes autour de Liza, je l’ai vu, tu tournes autour, tu voudrais tout toi, moi je suis sur les superficies, on ne fait au fond que pénétrer des mondes, est-ce que je suis pathétique en disant tout cela, est-ce que c’est un peu grave ? ».

 

 

Les effets du Lastime commençaient à monter en flèche. Paul, lui, buvait du whisky, et riait sans cesse, il tapait des lunes, tapait et broutait comme un bouc, se levait ces matins avec la surprise de la découverte d’une aube fraîche posée sur une peau. Alors il répondit en soulageant son ami :

 

 

_ « Tu connais la douleur et tu en fais des livres, tu gagnes de l’argent, on t’a reçu dans les ministères, les conseils, tu vis avec la plus belle fille de New Town, et tu nous ronges le sang avec ça… t’es pas chié ». Il lui teint un papier :

 

 

 

 

 

 

Se poser sur le temps, sûr et maître de ce qui vient

 

 

Du moins, de demain, et après, régler ses dettes

 

Dehors, ailleurs, alors que peut-être

 

 

Un souffle d’amour et de joie nous retient.

 

 

 

 

 

 

Nikolas prit la main de Liza, l’amena dehors doucement, ils s’embrassèrent, ils revinrent à la table et prirent Sophie. Ils coururent jusqu’à l’appartement qu’il squattait. Les culbutes furent mémorables. Le matin sonna. Nikolas descendit à grande enjambées, dévala rues et avenues, manqua de se faire écraser, il courrait torse nu, courrait et suait. Il tomba raide, une voiture pila, une ambulance vint, le prit pour les soins. L’infirmière était blonde, et n’avait rien du mythe.

 

 

         « Encore toi…je croyais hier que c’était la dernière fois… »

 

 

 

 

 

 

Fin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans Roman - Nouvelles

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