PC Hébert Roman (épilogue)

Publié le par MLB

On m'appela au téléphone de la chambre d'hôtel à sept heures. J'avais à peine dormi. Edwige gémit comme un petit chat.
            _Stephan Walch à l'appareil... Vous êtes bien Thomas Pallat?
             La voix me troubla d'abord. J'étais fatigué. La soirée avec Edwige s'était prolongée. Nous avions fait l'amour. Ce fut bon, après dix ans, de s'enlacer. Et nous nous étions retenus. Alors la levrette s'acheva dans le tremblement de nos corps enfin accouplés, et la sueur d'Edwige m'était apparue, et son cul, comme les trésors millénaires et dorées du plaisir.
            _Oui...
            _Je souhaite vous rencontrer...
            _C'est au sujet de Paul ...
            _Oui... Attendez vous à être très surpris... Je vous appelle parce que Paul m'a beaucoup parlé de vous... De votre manière d'être...assez... artistique... Voilà comme le plus tôt serait le mieux, pouvez-vous me rejoindre devant l'hôtel dans une heure?
            Comma la voix me plaisait, j'acceptai. J'avais Edwige nue et ouverte, les seins blancs. Et Stephan Walch m'attendait sans doute avec la belle Liza que Paul avait voulue. Je descendis les escaliers avec la suspicion d'un rêve. Je croisais une jeune fille splendide, puis un autre, une auto m'attendait, la porte s'ouvrit, je montai.
 
            Nous avancions dans l'avenue, je crois qu'il faisait nuit. Le ciel s'était assombri; la voiture roulait comme sur le tapis d'un studio. Comment le moteur d'une autocrash peut-il être si doux : il y avait une colombe adolescente dans la jaguar noire. Souviens toi de ces visages blanchis, de nos vampires, souviens-toi, mon ami, de tes terreurs_ les cris d'enfants de Sombre, les cris d'enfants de Sombre. Je reconnu la voix de Walch. C'était une voix qui m'attendrissait, comme la première voix, celle qui résonne dans nos têtes en d’étranges moments durant notre voyage sur terre, enfin claire, notre mort peut-être, ou bien sa voix, son écho, l'éternel scintillement du temps.
            _ Nous allons sortir de Manathan...
            Walch jeta un coup d'oeil sur le passager, à sa droite, puis vers moi. Il m'adressa cette phrase :
            _ « La situation peut vous paraître étrange... Nous allons rouler jusqu'à notre base... tu sauras tout par la suite... »
 
            J'avais ressenti de la gêne au départ, puis rapidement, sans connaître mon chauffeur, ni son passager, je m’y fis, faisant le pari du rêve. C'était l'habitude du nouveau monde, de voir des visages défiler, de sauter de fragments en fragments. Je croise tous les jours, comme toi peut-être, des ouvreurs de portes. Je me fais à ce monde, je n'ai plus peur des mouvements. Jean Gorzar avait raison, foutrement raison, l'anarchie avait fait ses petits "il m'arrivait de rire d'un dieu si désordonné : tout sans dessus dessous, lui même dérangé, l'époque, mon époque ressemble au piège d'un démon reptilien, sans queue, ni tête : c'est qu'il faut, disait mon amour, au moins l'un des deux !". Le monde me rappelle parfois les boîtes de nuit : l'ivresse, les cartes de crédits, la musique à fond les ballons, les parades, l'amour, la douce réverbération des liquides contre les parois de nos intestins, les ventres, les gorges, les toilettes, salies, ou sucent et sont sucés bouches et bites.
            _ « Vous connaissiez Paul ?
            _Paul, oui.
            _C'était mon ami. C'était mon frère. Je ne serais pas venu si vous ne m'aviez pas parlé de Paul. Mais... les témoignages, les hommages, même si pour les vivants c'est formidable, c'est même très bon parfois...sur le compte de Paul... non... je veux souffrir sa mort...vous comprenez... »
            _Il n'est pas du tout question de cela.
            _Je préférais que ça soit clair. La clarté vous savez...
            _Oui oui.
            _Tu sors avec Edwige ?
            _ Oui. Tu sors avec Liza ?
            Il y eut un silence, Walch jeta un oeil, assez longuement sur le passager. Puis il se reprit :
            _C'est ma soeur...
            Jamais deux sans trois :
            _ Je ne savais pas. Elle est vraiment très belle.
            Nous ne croisions plus de voiture, nous nous approchions de résidences, de pavillons, il y avait des arbres, le passager ne parlait pas, il se moucha juste, puis nous arrivâmes face à un barrage de militaires et de policiers. Les lumières m'aveuglèrent, le visage du passager apparut dans le rétroviseur, je reconnu Liza. La nuit brutalement était tombée. Nous passâmes, nous enfonçant plus avant. 
 
            Il y eut un second barrage. J'avais dormi. Le soleil se levait. Liza reposait sa tête sur le haut de mes cuisses. Elle se réveilla, se releva et m'embrassa sur la joue.
            Walch parlait dehors avec un policier. Il donnait l'ordre de n'ouvrir à personne avant ce soir, à l'heure qu'il donnerait. La barrière se leva, la voiture avança sur une étroite route bordée de sapins et de deux murs de cinq mètres de haut. Un portail gigantesque, au bout d'une dizaine de kilomètres.
            _ «  Thomas, tu peux monter à l'avant. Tu comprendras... C'est une règle ici, les nouveaux venus doivent être à l'avant, c'est une des grandes règles du Old World. »
            Je me laissai porté. Je n'avais plus de mémoire. L'instant était essentiellement présent, ni encombré des projets, ni de l'histoire. J'aurais pu me souvenir d'Edwige, de Manhatan, de la route : rien que le présent nu, et le portail. Il devait toucher le ciel, je ne le voyais pas finir. La voiture avança à un mètre de l'entrée.
            _ « Il faut attendre un peu. »
            Walch posa sa main sur mon avant bras. Liza sorti de la voiture, posa la main sur une poignée de cinquante centimètre, en forme de bite, le portail s'ouvrit doucement et peu à peu se dégagea des formes oniriques.
 
            Mon dieu, je ne pourrais dire si le moment était aube ou crépuscule. Liza entra avant nous. Puis notre voiture avança complètement.
            _ « Tu peux descendre et suivre Liza, elle va t'amener jusqu'au hall. Je vais garer la voiture. »
            Je proposai, descendant, de fermer le portail. Walch acquiesça :
            _ « Ah oui, si tu veux, merci. »
            La voiture avança dans la cour immense du Old World. Je me tournai vers le portail, à peine ouvert. Je pris la poignée phallique et forçai sans que le portail ne se referme. Je regardai alentour, espérant une aide. Je pensai que Liza pu traîner tout près. Je fus pris d'impatience. Jusqu'alors, Walch et Liza m'avait accompagné et je m'étais laissé porter comme un enfant. Je fis quelques pas à l'extérieur des murs, puis les longeais, avançant avec l'air obstiné de quelqu'un qui sait où il va. J'avais marché longuement, sans voir la fin. Je revins sur mes pas, le portail était fermé. Le soleil se levait. Je me décidai à partir. Mes hôtes m'avaient manqué d'attention. Je comptais une heure à pied jusqu'au premier barrage. Je marchais d'un bon pied, je sentais se durcir mes jambes échauffées par ma visite du mur. Je n'avais pas bu ni manger depuis l'hôtel, peut-être deux jours avait passé, je n’avais ni faim ni soif, quelque chose me rassasiait. Je ne voyais déjà plus le mur, à peine dans le petit jour s'élevait à mes yeux le haut portail. Quelle guigne tout de même de n'avoir pas su l'ouvrir ! L'erreur était de m'être proposé alors qu'il m'eut suffit de suivre. De se laisser porter, comme tant de fois, par le cour des évènements. Aller de sorte dans tous les sens : embrasser la globalité par la totalité, le monde en sa surface, et sa superficie. Je me senti proche, plus que jamais, des philosophes. Et de Gorzar : "Trace ta route mon ami, suit obstinément ton idée : il faut savoir ce que l'on veut et si l'on veut. Ne t'abaisse pas au remords, ni à la fatalité."
            Je me mis à courir follement le long du chemin vers la sortie.
             "Sais tu seulement où tu es, as-tu vu les mur qui longe ta route ?
            Il existe un endroit réalisé, le siècle, et ce fut le siècle du cinéma ; il se moquera bien de tes talents cachés et de tes désirs enfouis! Le fantasme est la bourse des cochons ! Ne garde rien! Le temps est venu de gonfler tes muscles, de muscler ton cerveau et de muscler ton esprit (sexe) : dépense ton esprit à fond : dépense-toi! Dépense! ".
            Le soleil était impérial, la chaleur s'intensifiait. D'un coup une torpeur m'envahit. Je posais un genou sur la route. Un filet de bave tomba sur mon torse. Je regardais derrière, puis devant puis doutant du devant et du derrière, j'eus l'envie de fuir, de n'être pas la. Je commençais à rager et à pester contre Walch et Liza. Je les retrouverai et je me vengerais. Je me vengerai d'ailleurs de tout, des douleurs que le monde m'avait infligées. "Je me vengerai de tout " soufflais-je. C'est à ce moment qu'une brûlure me pris le bras puis la jambe. Puis le dos. Mes joues, mes joues se mirent à gonfler. J'aperçu une voiture, un homme noir et un homme blanc descendirent, en costume sombre. Je devinais leurs armes, leur cruauté et leur bêtise, l'immuable et la suprême cruauté. Mais je n'étais pas mort. Ce ne pouvait être possible de mourir maintenant. Pourtant les lâches m'avaient tiré dessus. Les hommes courraient vers moi, brutes, pour m'achever. Je sentais peu à peu mon corps s'envoler, un voile blanc et des voix bouffées. Des bourdonnements : "_ Il a fait du chemin, comment est-il arrivé la ?".         
             
Entre un barrage de flics et un portail fermé
            Et des murs pour me guider vers la liberté
             Les gardes surgissent et vont m'emporter
            Je ne suis pas mort puisqu'ils vont m'emporter
 
            Vers un nouvel univers où tout sera changé
            Nous irons sûrs et nous pourrons fumer
            Notre esprit sera lavé
            Nous aurons quitté les lieux pourris
Les petites vies ! Les petites vies !
            Aux esclaves séchés
            Et nous serons ravis
            De tout recommencer.
 
            _ « Thomas... Thomas?
            _ Saint Thomas ! L'histoire des saints n'est pas oubliée, mais quand même, des structures entières, des pans de notre mémoire se sont affaissés...Nous avons participé à l'écroulement d'un tas d'histoires, on s'est même posé la question des histoires... Est-ce que je suis comateux?
            _Non non, vous avez perdu connaissance... Vous ne vous êtes pas nourri, vous n'avez pas bu... Une voiture vous a amené jusqu'à l'hôpital... Mais les deux personnes sont reparties aussitôt.
            _ Je suis abîmé ?
            _Non, vous avez quelques rougeurs...
            _Ils m'ont tiré dessus ...
            _ Des abeilles, vous avez été attaqué par un essaim, vous avez une dizaine de piqûres, vous avez eu beaucoup de chance... »
 
            Je n'étais pas vexé. Cela valait mieux que des balles. Ah! Le fabuleux déroulement d'images, notre cinéma intérieur ! Notre cinéma intérieur s'était enclenché. Et ce n'était pas seulement des images, le corps enfin participait : j'avais ressenti jusqu'au bruit perdu du tout début, le commencement des temps. L'état d'étrangeté, puis l'effleurement, peu à peu, l'approche douce, d'une douce puissance, de la conscience. Je vis un monde angoissé, formidablement, finalement, intelligent. Pourquoi là-bas rient-ils ? Que fêtent-ils? Et qu'ont-ils de si précieux qu'ils leur faillent, sans cesse, regarder ce qu'il ne faut pas perdre ? Nous n'avons jamais rien craint d'autre que notre oubli, l'émergence d'un monde surélevé, plat comme une assiette_ car savez vous que le monde est peut-être plat. Ils sont laborieux et travaillent à leur vie. Leur angoisse est si pointue, affinée, c'est l'angoisse technique, qu'elle s'est transformée, et perceptible, perceptible elle est dans les coins les plus subtils de la vie, parfois les coins foutus : vous ici? Je vous croyais au zoo.
            L'hôpital était essentiellement blanc. Blanche l'odeur et blanche la douleur : je connaissais l'endroit depuis le début. Chirurgiens, médecins, directeur d'hôpital, infirmières, kinésithérapeutes : ma famille. Les vieux, les vieilles douleurs : le lot commun, les habitués donnaient ensemble aux lits, aux murs, à l'ambiance le rythme. J'étais là étranger. Je compris peu à peu que des attentions spéciales m'étaient accordées. Je tentai de deviner mon interlocutrice. Sa voix me rappelait ses mouvements, et son infini, et sa beauté (corps-fesses). Foutu d'une flanquée de dards, je jetai mes yeux comme on tire ses dernières armes. Je ne m'acharnai pas sur mon amour propre. Et je pris peu à peu l'allure d'un dieu blessé, grec et beau, revenu d'un combat contre des monstres mythologiques. Les abeilles de près m'apparurent bien plus somptueuses qu'un couple de bras droit armé, tout juste bon à exécuter les ordres d'un autre ne pesant pas Thémis, ne valant pas Jésus et aucun autre gros bonnet des directions des affaires humaines, comme si toute élévation__ je parle de grandeur, de monopole, n'avait d'autre lieu que l'inhumanité. Les rayons du soleil merveilleusement passèrent vitres et yeux, l'idée, peu à peu d'une renaissance, illumina le visage entendu. Le travail charriant tout de la mémoire, nos rivières, nos mers, nos gouffres, notre pesant d'or, Céline m'apparut : je savais que je n'étais pas mort, je respirais.
            Mes paroles s'envolèrent. Je parlai comme autrefois j'avais parlé quand j'avais bu. Je lâchais des choses. En vrac mon amour pour elle, mon amour d'avant, mon arrivée à New-York, "mon amour, cette formidable solidarité", "la gêne qui m'avait pris de la croiser, dernier espoir qu'elle fut du monde passé", Paul, la nouvelle vie, ses mensonges, ses divagations, Céline, sa beauté, sa beauté non de dieu, l'être, les intellectuels, les armes, les abeilles, Edwige et Stephan, le Old World.
            Céline, en fait me connaissait davantage, ou plus méthodiquement que je ne la connaissais (c'était une connaissance sensible de l'ordre du coup de tonnerre). Céline connaissait Edwige, Paul, La Rochefoucault, Gorzar, elle avait connu Guilaume en écrivant une fois pour Pari(s) et elle m'avait recherché.
            _ « Thomas, tu es le dernier à avoir vu Paul. A ta sortie de l'hôpital, dans une semaine, je t'amènerais au Old World. Nous entrerons tous les deux. »
            Céline vint tous les jours, elle m'amena le troisième jour un livre de Gorzar paru chez un éditeur new-yorkais. Je posais d'abord l'enveloppe marron qui contenait le livre sur la table de chevet et lui demandait où elle l'avait trouvé.
            _ « Mais tu ne le regardes pas ?
            _Est-ce que Paul est vraiment mort ?
            _Je ne sais pas... Gorzar en tout cas, est vivant.»
 
           
Le petit livre de Gorzar nous était dédié, à moi et à Céline. Un drôle de livre écrit comme sur un fil. Rien d'une cathédrale, un petit feu qui brûle et qui dure.
 

Publié dans Roman - Nouvelles

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