extrait de Zoo Paradise

Publié le par T PALLAT

 

 

 

Entretien avec Jean Gorzar, de Julien Vogel de DNA, 5 decembre 2000

 

 

 

 

_Vous publiez coup sur coup L'échine brisée, L'ère du temps, L'inactivisme...Comment expliquez cette soudaine explosion ? Quel sens donnez-vous à cette reconnaissance?

 

 

 

 

_ D'abord je crois que tout cela arrive un peu tard. Je veux dire que l'Echine brisée est un roman écrit dans les années soixante, au tout début des années soixante. C'est soixante-huit préparé du point de vue des marges. C'est l'histoire, du moins je l'ai écrit comme ça, je l'ai achevé comme ça, de l'amitié de deux étudiants, l'un issu des classes populaires, l'autre issu des classes bourgeoises. C'était un souci davantage de sociologue que de romancier, même si j'y ai mis la forme du roman. Précisément parce que de formation philosophique je voulais rompre avec une tradition universitaire, ou plutôt devrais-je confesser, puisqu'on confesse à tout rompre et je n'y échappe pas, je devrais dire donc que le roman s'est imposé, il s'impose d'ailleurs désormais aux gens plus facilement, trop facilement disent certains, et je ne suis pas d'accord avec ce point de vue élitiste, mine de rien, comme si il fallait être quelque monstre pour écrire, je crois qu'on en  a trop fait avec les génies, déjà cela complexe, imaginez le nombre de jeunes gens qui n'ont pu écrire depuis Kafka, du moins ceux qui l'ont lu, et encore, les critiques sont là, avec en tête un panthéon incroyable. Alors pour ce qui est l'Echine brisée, on l'a en quelque sorte sortie du placard depuis mon film, qui lui est un petit film, un document... Oui... C'est différent pour l'ère du temps qui marque mon retour à l'essai, sur le temps, mais là encore, c'est comme une photographie d'une certaine époque, sans doute lié à l'avant guerre, je dirais qu'il s'agit des premiers pas de la mondialisation économique, c'est pour ca que c'est une charge, du moins qu'il a été lu, accueilli comme une charge contre une forme de capitalisme, même si vous savez combien je tourne en dérision ce terme... L'inactivisme est un traité, je l'ai écrit pour moi, c'est peut-être l'ouvrage le plus impudique... Mais le sens que je donne a ça, vous savez, je me passe du sens plus souvent qu'on ne le laisse croire, c'est vrai que la reconnaissance universitaire vient, mais je ne l'ai pas cherché, mon souci depuis quelques années est fondamentalement politique, il est réactif, c'est à dire que les textes que je ponds maintenant viennent comme des coups de colère, des sautes d'humeurs devrais je dire. L'inactivisme, je l'ai écrit dans les trains, pour les différentes conférences que je donnais, c'était une forme de discipline à laquelle j'avais décidé de m'astreindre. Il est né de ma rencontre avec les jeunes de la revue.

 

 

 

 

_Ces jeunes qui paradoxalement vous fascinent... Vous le dites à plusieurs reprises, cela se sent dans la revue...

 

 

 

 

_Cela choque parce que ....j'ai voulu incarner, peut-être suis je en train de réussir, une forme de rébellion, j'y étais contraint, et cela encore finit par s'imposer, des ruptures...je ne vois rien d'autre. Et il y a cet inversement. J'ai souffert, moi, plus jeune, de ces drôles de rapport.

 

 

 

 

_Mais est-ce Paul Fréval n'en souffre pas?

 

 

_Il faudrait lui demander !

 

 

 

 

 

 

_ Cette haine de la souffrance...

 

 

_Oui, vous aimez ça?

 

 

 

 

_Mais la condition humaine...

 

 

_Connait pas.(...). Je ne pense pas que l'écrit mérite une once de souffrance. Moi dès que j'ai commencé à avoir mal, à l'université, dans le roman, ailleurs, je suis parti. Et je partirais encore quand j'aurais mal. Mais je ne nie pas l'existence de la souffrance, il ne manquerait plus que ça! Il y a les choses très importantes de la vie : être heureux avec sa compagne, avec les amis voilà des choses qui me semble importante, important aussi les conditions d'existences, manger, boire, fumer de temps en temps, cela me paraît important : c'est le quotidien...Alors tout le monde souffre tranquillement, ca vient (on dit en anglais to come pour dire aller mais aussi jouir!). Je me dis que j'ai eu la chance d'être de la génération de ceux qui ont vécu 68, mais je n'ai pas participé aux mouvements, pas au mouvement visible du moins, et si j'étais un peu honnête, c'est à dire sévère envers moi même, je dirais que mon quart d'heure de célébrité (qui n'est d'ailleurs pas un concept mais une expression bien trouvée, pour moi la plus belle oeuvre de Andy Warhol) mon quart est venu parce que précisément j'étais à côté, je n'est pas été contaminé par l'esprit de mai. Je ne l'ai pas été suffisamment pour qu'on m'y confonde...

 

 

 

 

_Les preuves sont pourtant accablantes !

 

 

 _Vous me faîtes plaisir en disant cela... Mais non, j'étais ailleurs, le livre rouge, je l'ai lu cette année!!! Marx, je l'ai lu dans les années 80 ! Au début il y avait le cinéma, ca n'a pas marché, Rohmer m'a coupé l'herbe sous le pied, pareil en philosophie. J'avais le cul entre deux chaises...

 

 

 

 

_Vous êtes imperturbablement sévère avec vous même.

 

 

_Je m'impose une discipline, ne vous inquiétez pas trop pour moi !! Je suis peut être mystique, la sévérité c'est une forme de narcissisme version classique, non pas moderne, mais classique.

 

 

 

 

_Revenons à ces publications.

 

 

_Ecoutez j'en suis très heureux, bien sûr. Mais je trouve que cela arrive tard, je m'attendais à autre chose. Lacan, disait de mon père : votre fils sera un grand rêveur, il vous vengera... Il parlait de l'holocauste dans laquelle ma belle famille a péri...Il m'est arrivé de me penser comme un fantasme de Lacan ! C'est devenu à un moment le ronron, Pasolini, qui était un personnage totalement improbable, avait trois idoles : Marx, Freud, et le christ ! Truffaut avait Balzac et Chaplin! Godard en avait un paquet lui, énormément, je crois qu'il a té le plus fort en terme de croyance, oui, Godard est sans doute celui qui a cru le plus religieusement, et c'est pour ça qu'il a fait A bout de souffle... (...)J'ai écrit un chapitre sur lui dans l'ère du temps et je me demande si ce livre n'a pas été publié parcequ'il nous a quitté. C'était il est vrai  un hommage sans fard à Godard, un hommage avant l'heure. Parce que je l'ai vu une fois, et cet homme m'a plut, énormément, je l'ai trouvé sincère...admirable

 J'aurais voulu voir publié L'échine du temps au moment ou je l'ai écrit. Je dirais même que j'aurais du l'écrire en ligne, comme Thomas Pallat l'a fait. Bien sûr au moment où j'ai écrit l'échine, le Web n'existait pas. Mais j'aurais pu et j'aurais du y penser si j'avais été artiste. Car j'avais vu, et tout le monde avait vu le film de Clouzot sur Picasso, et ce qu'on a accepté pour la peinture, on a eu de la peine à l'accepter pour l'écriture. Déjà il y a quelque chose d'irréel quand Céline se fait interviewer sur sa chaise, et gueule sur son chien. C'est à la fois surréel et démythifiant. J'avais vingt trois ans quand j'ai écrit l'Echine. Il est lu maintenant parce qu'ai écrit des textes dits importants plus tard. Alors je ne rentre pas dans les conjectures, mais je comprends Pallat quand il dit : la poésie est ce qui n'est pas lu, pas vu, pas pris, ce qui passe à côté, la poésie n'est pas sociale comme la littérature. Asocialité de l'art, sociétalité des formes d'actions littéraires. Voilà pourquoi ce n'est pas un art. Voila pourquoi la littérature n'est pas un art. Mais c'est là et c'est comme ca. 

 

 

 

 

 

_Vous consacrez à chapitre à l'écriture, littéraire, et les plus surprenant, cinématographique. Je dis le plus surprenant parce que les traitez au même niveau de votre point de vue de philosophe, ce qui n'a pas manqué de susciter le rejet d'une partie de l'université...

 

 

 

 

     Alors je vais commencer par la fin de votre question, je trouve cela bon qu'il y ait des réactions, vous connaissez les formules habituelles à ce sujet. Ce qui m'ennuie  beaucoup, c'est l'indifférence au bout du compte qu'il suscite. Je me suis longtemps demandé dans les années quatre vingt, au moment où on ne voulait pas me lire, où on ne voulait surtout pas entendre parler de nous, je pense à mon beau-frère Jensonitch, et à ceux qui se faisaient rejetés des institutions. Je crois que personne n'a compris, jusqu'à la mort de Bourdieu, non pas même la fin d'un modèle d'universitaire, donc d'université, en France, mais encore d'un éclatement fondamental des modes de production du savoir. L'université s'est ouverte, et s'est tuée; c'est ce que je dis moi, c'est un point de vue, et autre chose encore, un discours je propose pour une histoire à court terme, c'est aussi ma manière de me légitimer, si seulement je ne différenciais pas ma personne de mon travail. Or je la dissocie. Je veux dire je dissocie mon métier de ma vie, en tant qu'elle lui est supérieure, qu'elle l'englobe. Sans mon travail, je peux vivre, au moins un temps. Je ne dis pas que je peux me passer de mon métier puisque je passe une partie de ma vie à créer de conditions favorables à ce que je puisse l'exercer. Cependant alors que je ne peux pas me passer de  vivre, pas même quelques secondes, alors que je peux passer trois mois chez moi, à traiter de publicité, ou encore à rêvasser sur une plage. Alors voilà, dans les années quatre vingt, la question devenait "est-ce qu'on peut être à l'université et aller à la plage, je me demandais à la sortie de la bibliothèque : "est-ce que je peux aller me baigner, est-ce que c'est mon genre d'y aller ?" c'est la question de l'article de Paul Fréval "sous les pavées la plage". Voilà encore un exemple du formidable abrutissement dans lequel sont plongés les chercheurs aujourd'hui (ils savent d'ailleurs qu'ils ne se sont jamais fait reconnaître leur statut de chercheur, où que si les sciences humaines pouvaient espérer recevoir le statut de sciences humaines, la légitimation ne pouvant provenir que du marché, des entreprises. Le jour où les sciences humaines seront science, c'est une autre société qui fera jour. Et la il faut désormais se défaire de notre attitude face à l'histoire. Voilà la conception partagée par l'historien le plus grand et par l'élève moyen, donc le citoyen moyen : "une société peut se faire entrevoir, une société laisse peu à peu la place à une autre, on appelle cela transition par analogie au transit intestinal, procédant d'une vision organiciste de la société". Moi et d'autres avons dit non. Nous partions de deux postulats. 1. revisiter les points de vue historiques. Inventorié les paradigmes du changement des sociétés, et en trouver d'autres. 2. une société change effectivement, en acte, et il est possible manipuler ces symboles. A coté, il y a une part de tragique, de destinée, il s'agit désormais à son tour prendre en main, rendre humaine la part tragique.  

 

 

D'où le cinéma. Pourquoi le cinéma et pas le théâtre. Je viens du cinéma plutôt que du théâtre. Ensuite, il y a une formidable homologie entre l'histoire des sciences humaines et le cinéma. Tous le deux sont sollicités dans les années 30. Cela est ensuite le fait d'hommes.

  

 

_Un mot de l'Alsace...

 

 

_ je pense à ma troisième année d'université là bas, en lettres...Je ne sais quelle idée m'avait prise, j'étais inquiet de devoir être à la fois un grand écrivain et un grand universitaire ! Je me disais à chaque fois que je manquais un examen : "c'est parce que je suis un grand ecrivain", puis lorsque la même année on me refusait des textes, je me disais, c'est parce que je suis un grand universitaire. Enfin je n'étais pas si bête, je me rendais bien compte de la folie de ce dilemme. Je connaissais l'adage populaire :"ne cours pas deux lièvres à la fois". Et en même temps ca rentrait dans mon optique personnelle, c'est à dire la multidisciplinarité. J'étais fasciné par ceux qui portèrent plusieurs casquettes. En même temps j'ai toujours su que seule une activité régulière au sacrifice des autres pouvaient donner quelque chose de grand. Puis tout ce passe presque malgré soit, encore que je vois comme fondamental ce qui se trame dans les désirs, les erreurs aussi, de jeunesse. Puisque d'elle on exige tout, puisque sur elle repose l'espoir. C'est pourquoi j'ai souvent invité les jeunes à devenir vieux, à rester jeune le moins longtemps possible. Je vois le fait d'être adulte comme le statut suprême. Voilà, Strasbourg c'est la ville où j'ai décidé d'être adulte, c'est la ville qui m'a fait adulte. C'est pourquoi je suis parti, vous comprenez...

 

 

oo

Publié dans Roman - Nouvelles

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