Sur l’individu, sans le social
De la performance au quotidien ou la mécanique huilé de soi
"Ne soyez pas lâche avec vos actions, ne les laissez pas en plan, le remords de conscience..." F. Nietzsche
Je suis toujours surpris d'imaginer le long et parfait déroulement d'existences quotidiennes, qui de jour en jour s'ordonnancent harmonieusement, ne souffrent pas des chutes aléatoires d'arrachement à soi, peaufinant une forme d'idéal individuel.Ces existences sans zones de turbulences. Cela d'autant plus qu'aujourd'hui rien n'est plus donné comme destin à vivre. Si le destin reflue avec le tragique, il érode cependant l'être, et défait le jeu de l'immobilité homéostasique. Le zen a quelque chose à voir avec la photographie_ celle ci n'étant plus une image_rapportée au cinéma art vingt-quatre fois moindre selon Godard sur le critère de la célérité, et témoigne davantage de la signification d'un moment, le coup de poing sur la table, l'épicentre d'autant de chemins de traverses, l'invitation à l'aventure bannie. La performance sous tend la perfection, qui elle même est miroir de la vie, car en effet la nature est bien faite, et l'étonnement de Simmel sur la possibilité de la société, de Montesquieu sur la persitude, confirme qu'aussi douloureux le corps, aussi triste la route, aussi absurde en apparence quand on s'écarte, ou recule un peu, un peu trop, comme un bohémien, le monde, l'univers retient, fameux contenant, ventre apaisant, de la mort contre soi, du suicide :"c'est comme ça et les choses vont". Tant de parcours aujourd'hui comme célébration de la vie, contre tout, et parfois contre soi-même, parfois contre le monde.
Comment se fait-il par exemple qu'on puisse s'organiser de telle sorte que ce que l'on désir accomplir, ce que l'on projette, la mort du fantasme guettant, s'effectue? Si l'on joue, que perd t-on quand on gagne ? Que perd t on quand on ne perd pas? Et joue t-on d'ailleurs vraiment ?
La performance au quotidien, première évocation de Guy Moyen
Les choses sont simples. Le vent est sec, mais le temps météorologique importe peu, il s'intègre parfaitement à la vie quotidienne, il ne contrecarre pas les projets, ni les actions. Nous voulions courir au bois de Boulogne ce dimanche matin, il pleut à ce point que nous resterons faire du vélo d'appartement. Nous pourrions même sortir finalement, protégé d'un couvre pluie, et sentir l'eau, les éléments.
La vie est réglée. Si bien qu'on s'attend même à l'inattendu, il fait parti du quotidien. L'évènement est appréhendé, c'est un long travail d'attitude appris sur le tas, car nous apprenons tous sur le terrain.
Le travail comme activité de formation de soi, et d'argent gagné. L'argent n'est pas un problème, là aussi l'accommodement au mode de vie fera l'un regardant et économe, mais toujours consommateur, tel un personnage du théâtre français d'après guerre : "Je resterai là jusqu'au bout, je consommerai jusqu'au bout, sans cure, jamais.", l'autre dépensera sans compter. De la frustration du pas très riche à la prodigalité du très riche, il y le jeu avec les autres, leur voiture, leurs caddies, leur villa, leur compte en banque. L'individu gère sa vie, son stress, mais gère avant tout son argent, le rouge bancaire n'étant pas étranger à un état psychique limite. Etre dans le rouge comme le sang des artères qui vient rythmer à grands coups le tambourinement du cœur. Café et cigarettes d'abord et avant tout, mais pourrez si vous le voulez user de cocaïne, cette forme agressive d'accomplissement, ce vieux fantasme de fin de siècle, être à l'aise, en mettre plein la vue, déborder d'être, vivre enfin la tout puissance, comme un enfant abruti par les jouets des étalages. "Mais tu n'auras jamais tout, contemporain, pas du moins à ce jeu là."
Longtemps l'homme ordinaire, il faudrait lui trouver un prénom et un nom, qui ne soit plus l'anonyme Dupont ou Martin, peut-être Guy Moyen, passa pour le dernier bougre, contre modèle de non épanouissement, de la vie tranquille, et plate, bien loin des héros romantiques. Aujourd'hui, un nouveau modèle, peut-être fictionnel, de l'ordre de la pensée-image télévisuelle se façonne en même temps qu'il en tue un autre. Porter l'héroïsme au quotidien est l'une des incroyables intuitions de Alain Ehrenberg, sociologue et philosophe des mutations, des coins sombres. L'injonction kafkaiënne "faire le négatif" amène à se pencher du côté des stades, de la télévision, des drogues. Le problème c'est qu'il est difficile, en se rapprochant, de ne pas échanger les similitudes, de ne pas reconnaître la plénitude de l'autre. Guy Moyen est avachi dans son fauteuil. Il nous regarde. Effaçons nous, pour le mieux façonner.
Il n'y aura plus de vie facile
Il est un trait propre à la jeunesse, et notre société peut faire penser à une "société de la jeunesse", à une jeunesse "difficile", qui est de se croire au dessus de tout. Défaut d'humilité, et de raison qualifieraient les comportements. Mettons des noms, collons des étiquettes : "le jeune de banlieue" comme figure. Le jeune dans sa souffrance produit un paradoxal hommage à celui dont il ne pensait pas avoir un jour à faire un modèle. La difficulté à vivre, la vie qui ne va pas de soi, autant de thème centraux de l'adolescence mais qui la déborde, irrigue le social, vont jusqu'à en faire une pierre de voûte contemporaine. Beaucoup de jeunes à casquettes n'ont qu'une rage qui déçoit les théories de la culture, et des migrations, qu'on étouffe, qu'on boucle, une seule rage, celle de n'avoir pas la vie facile. Mais il n'y a plus de vie facile. Une vie facile : évidence du métier, évidence du conjoint, du déroulement du temps. Eclatement des structures pour diffusion du doute. Une vie urbaine aujourd'hui : stress, risque de dépression, bruits, visages, gens.
Une vie lustrée, polie de toute part, avec le juste mal dont on s'accommode. Ce qui forgeait s'est évaporée.
Les premières conséquences sont tirées et font référence aux pauses de l'existence. Ce sont les pauses toxicomaniaques de l'intensité du moment.
La chute du ciel
Il n'y aura plus de vie facile. L'injonction à la maîtrise se porte sur deux pôles très tendus et très précis, extrêmement exigeant. Le pôle de la présentation de soi et de sa mise en scène publique. L'identité aujourd'hui plus qu'hier dépend d'une conjoncture de situation, et fait de chaque interaction une confirmation/infirmation de soi. Le corps est le grand gagnant de l'affaire, celui qui revient sur la scène publique. Puis la "philosophie de vie de chacun", réflexion agissante de soi à soi, de soi à l'autre, de soi au monde, à travers les ténèbres de la mort et l'exaltation. De la tyrannie de l'altérité au doute métaphysique, tous les pans du cogito remuent et sont abordés dans leur superficie, leurs slogans. A la profondeur se substitue un travail général approximatif de tenue et de gestion de la platitude et de la hauteur.
Il faudra comprendre ce qui s'est passé quand les hommes ont commencé à s'envoyer en l'air et à apprivoiser le ciel. La montgolfière constituera un premier pied de nez aux élévations monastiques en branle. mais au début du vingtième siècle commencèrent les objets volants. L'avion puis les fusées marqueront l'ultime signe d'un apprivoisement du ciel, et de l'univers. On va sur la lune et plante le drapeau, incroyablement. mais tout cela d'une part se paierait chèrement et relevait de tout sauf du merveilleux et du rêve. "Le fait capital de l'individualité au cours de la seconde moitié du vingtième siècle est la confrontation entre la notion de possibilité illimitée et celle de l'immaîtisable."(Ehrenberg, La fatigue d'être soi, p.290). Le drapeau comme un point d'ancrage dans l'impossible, et l'illimité de l'univers. Plus bas, les pavés de Paris volèrent pour interdire d'interdire. De jeunes hommes et jeunes femmes, étudiants et révoltés, portaient haut Rimbaud et Artaud. Puis, parait-il qu'on baisait dans les couloirs.
Quelques années plus tard, mouvement inverse, comme un regret, on sautera des falaises, à l'élastique. Le vingtième siècle comme ascenseur. Le corps comme ancre de l'univers.
BAD LIEUTNAN
Le lieutenant du mal. Le diable, mystérieusement évacué des gorges pures et bleues des prêtres, je parle des anciens, des faux, je parle de Don Camillo, et je parle des nouveaux, le diable ne tient plus, ne fait pas le poids, face à Dieu. Mais le mal; lui, refait surface_comme s'il était sous-terre_dans les années 80. Naissance du Sida, et cagnote pour Le Pen, rejeté de la politique comme une mauvaise idée, puis revenu grâce aux gros sous d'un, comment dire, sympathisant.
La sociologie se penche sur le berceau du pourceau, de manière neutre, et le dégoût dans les dents . Doucement, sur les militants. Alors comprend-on, juge t-on, est-on complice, faut-il en être ? C'est soi cela, soit prendre le "parti"de n'en pas parler, alors que pourtant...
L'histoire électorale de la 5 ème République a vu s'affronter, a fait s'affronter lors de ses présidentielles deux tendances, une tendance rouge, et une tendance bleue. Ce fut une tendance lourde. Vint une tendance rose et une tendance rouge, et bleue. Il manque un peintre pour décrire la coloration symbolique qui a modulé la France durant cinquante ans. Il manque un peintre pour avec la télé couleur, revoir le visage défait du Général. On faisait le pitre, quel courage, non, quel courage, et votre femme, votre bras droit humanitaire, rose n‘est ce pas.
Les peaux colorées, les visages brillants de lumière, ils vinrent nous sauver. L’Afrique vient avec son achalandage de tams tams et de danses. Il nous ramenèrent de celle ci la gloire passée, formidable amoncelis de gras. Le Noir pris en pleine face le dégoût de soi du Blanc. Cela vint comme une charge. Les écrivains, les artistes, les philosophes vivent avec le souvenir du classicisme grec, celle de Platon, et d’Aristote, celle du Moyen-Age
Il faudrait un Rimbaud pour coloré les époques comme il colora les voyelles. Antiquité, blanc. Moyen-Age, marron; Modernité, gris, Post modernité, transparent.